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Elodie Antoine
sculpte souple, elle confectionne, ses beaux arts se vêtent, se
parent, s'habillent. Sortent de leur carcan. Son vocabulaire est celui
du prêt-à-porter, de l'ameublement, de la décoration.
Ses objets se plient, se repassent, se teintent, se brodent, se pressionnent,
se garnissent. Quelques mètres de coupons assemblés peuvent
prendre une importante place visuelle et mentale. A partir de dizaines
de petites pièces en laine et coton - un mini-laboratoire d'êtres
venus du fond d'une mer en tissu, de bibelots à porter, de souvenirs
crochetés -, elle choisit les plus sculpturales et les agrandit,
les transforme, les décline. Naissent des engins en jute, en sisal
ou en skaï que l'on peut prendre cette fois à pleines mains,
que l'on peut emporter comme un bagage lorsque la sculpture devient utilitaire,
cet utilitaire qui joue, qui sent, qui caresse, qui réfléchit.
Des objets qu'on ne regarde plus au fond de la vitrine-aquarium et qui
acquièrent de véritables qualités spatiales.
Elodie invente de nouvelles façons de faire, applique des techniques
de confection à la sculpture, des techniques de sculpture à
la confection. Elle réalise des pièces à partir d'un
fruit vidé, découpé et écrasé sur une
feuille qui lui sert de patron. Et un siège en simili-cuir se transforme
en une fleur, un sexe ou un sac au contenu mystérieux, l'oeil seul
prend le risque de s'y asseoir malgré les inquiétantes fermetures
éclair. Un organe rose qui évoque plus qu'il ne recopie
une quelconque nature. Une vie dans les plis, une vague au repos - il
est étonnant que cette chose si sculpturale qui parle et se transforme
soit si vide, juste gonflée, remplie de bourre, nourrie de faux
ou le terrier d'Alice devenue grande. Six coussins rouges éclatants
se boutonnent et se déboutonnent pour créer des dizaines
de variations et évoquer le fruit, le coeur ou l'éponge,
les créations infinies de la main. Ou les organes soyeux d'un Homme
enfin propre, vivable, fréquentable.
Le vêtement nous protège, nous conforte, nous représente,
nous définit. Au-delà des codes et de toute la sous-culture
qu'il draine, des inventions naissent sur un tissu imprimé, dans
un système complexe de fermeture ou une technique de pliage qui
révolutionneront notre mode de vie. C'est une mine pour les Beaux-Arts
parfois prisonniers de leurs institutions et leurs concepts. Et une garde-robe
devient un musée, un pays drapé, un clin d'oeil au devenir-femme
du monde.
Dernièrement, elle a pendu des petites filles par les pieds, moulé
en bronze des ailes de poulets, cousu des organes à des poupées
de chiffon.
Moulé un rouge à lèvres en forme de mèche
à béton, fait naître de ses mains un superbe sein
carrossé d'écarlate, bricolé de faux cils faits d'hameçons.
Sans doute pour attraper les hommes à leurs propres pièges
imbéciles mais toujours efficaces même après deux
siècles de féminisme. On m'a dit qu'elle était partie
à l'aventure dans quelques mètres carrés de tissu,
pour une vacance dans la chair du rouge, une échappée belle
dans l'imagination. Une imagination qui n'est autre pour Elodie Antoine,
comme pour quelques survivants dans l'art actuel, qu'un réel vraiment
vécu dans lequel l'art n'est pas qu'une technique de décoration
ni un passe-temps parmi tant d'autres.
François
Liénard, 2000-2003.
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