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Elodie Antoine,
Eloge de la souplesse
par Pascale Viscardy
Il est des
formes qui naissent de la contrainte d'une matière, il en est aussi
qui surgissent au détour d'une nécessité à
mettre en uvre sa relation au monde et partant d'explorer un univers
familier, celui de la confection, en un corpus formel largement emprunté
à l'antre féminin.
Elodie Antoine
(°1978, vit et travaille à Bruxelles) soulignera d'emblée
que les métiers utiles à ses travaux trouvent leur origine
au sein d'une filiation qui ne confine point les " travaux d'aiguilles
" à la gente féminine puisque tout comme sa mère,
son père les pratiquait à loisir.
Balayée l'idée de techniques empruntées au label
" féminin " ? Peut être.
Il n'en reste pas moins que l'artiste circonscrit, au travers d'un jeune
et prolifique parcours, un territoire où la question du rapport
au corps et à l'intime est sensible et plus particulièrement
prégnante encore dans les pièces en feutre réalisées
par la plasticienne. A la fois dense et souple, le matériau, une
agrégation délibérée de fibres animales, a
été tramé et gorgé d'eau par l'artiste pour
devenir étoffe épaisse, à la fois sensuelle et rêche,
qui sied aux mises en forme d'Elodie Antoine. Une matière qui intègre
un rapport plus que visuel, celui qui nargue une sensibilité qui
serait de l'ordre du toucher, du palper pour ainsi convoiter une plus
grande intimité avec le spectateur. Une pratique issue d'une longue
tradition qui recourt à la notion d'ouvrage " (
) une
cuisine harassante se nourrissant d'eau et de savon. Un monde créé
à partir de presque rien, un frottage schizophrénique, une
plastique masturbatoire, une technique qui se laisse vite aller au décor,
au joli, au prêt-à-porter si une main sûre dans la
répétition n'en détourne l'atavisme (1) ".
Naissent alors des sculptures qui semblent défier le regard en
cultivant une certaine ambiguïté dans les contours organiques
qu'elles dessinent : des formes ovoïdes fréquemment percées
de proéminences et d'excroissances noueuses, lesquelles confèrent
à l'objet des connotations sexuelles évidentes.
Une nature enfouie à portée de main d'une imagination qui
en explore les desseins, cavités aux nécessaires orifices
qui prolifèrent et contaminent la structure, poches à l'ovale
harmonieux fendues telles des lèvres béantes. Peau à
la chair sanguine se densifiant à mesure du travail de la main,
figures creuses et pleines à la fois, formes pleines de vide, malléables
et transformables à l'envi par l'artiste.
En contrepoint de ces objets à investir, Elodie Antoine propose
une série d'(auto) portraits de sa machine à coudre cousus
sur pièces de tissu, une manière de pointer l'importance
du dessin en amont de son travail, de dérouler les fils d'une tautologie
à l'uvre, de tisser le lien avec ses travaux de couture qui
vont de la création de couvre-lit surpiqué laissant affleurer
des corps alanguis en passant par la broderie de culottes anciennes soulignant
le lieu inquiétant et mystérieux de toute féminité.
Une uvre empreinte d'un humour piquant et d'une sensibilité
distanciée quand l'artiste bricole de faux-cils réalisés
à partir d'hameçons de même que quand elle détourne
un tube de rouge à lèvre en mèche de foreuse jouant
d'une féminité et d'une masculinité pour mieux les
remettre en question tout en ne refusant point une certaine dérision
.
(1)
François Liénard in Feutrines ou les dernières souplesses
d'Elodie Antoine, 2005
Paru
dans l'Art Même en 2005.
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