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Masculin-Féminin

«Beau (...) comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie !». (Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror, VI, 1869).

L’univers singulier d’Elodie Antoine perturbe les sens et réinvente le réel en un corpus protéiforme qui déjoue malicieusement conventions, traditions et stéréotypes. Les matières y sont triturées, les formes manipulées, les techniques et usages détournés afin d’explorer les champs du féminin et du masculin. Corps, intimité, séduction, sexualité, reproduction y sont appréhendés avec justesse, dans leur essence comme dans leurs atours. Rouges à lèvres mèches à béton, sein culbuto ou faux cils hameçons constituent les prémisses poético-surréalistes d’une œuvre chargée d’ambigüité et de dérision. Le recours au textile et aux travaux d’aiguille s’impose tout naturellement et corrobore le propos. Si la plasticienne s’inscrit ainsi dans une filiation (la couture étant un loisir pratiqué tant par les hommes que par les femmes de sa famille), l’usage de techniques traditionnellement associées au beau sexe faible lui permet d’approfondir son exploration de la féminité. Jadis, l’initiation précoce de la jeune fille aux travaux de couture et de tricot cachait une leçon de maintien corporel et de docilité. Les instruments utiles à ces tâches (aiguilles et épingles) possèdent une puissante charge symbolique, en ce que leur langage fut longtemps au cœur de l’éducation et de l’initiation sexuelle de la jeune fille, notamment au travers des contes. Symbole phallique en psychanalyse freudienne, l’aiguille pique et transperce : elle marque le corps et fait perler le sang. Les marques rouges sur textile préparaient l’enfant, puis la jeune fille, à l’art d’être une femme et à l’atteinte faite à sa chair : le fil rouge mis en œuvre dans la marquette (chef-d’œuvre au point de croix) de la jeune écolière, puis dans le trousseau de la future mariée, préfiguraient les linges souillés par les menstrues, les draps tachés du sang de l’hymen, puis de celui des couches... Autant de rituels de passage féminins allègrement dévoyés par Elodie Antoine en des œuvres où le surpiquage d’un couvre-lit esquisse les contours corporels d’un couple lascif, où des cerceaux à broder se muent en cultures de bacilles délicats, où des gaines vieillottes se parent de jolies broderies aux motifs d’utérus ou de fœtus... Entre érotisme et cycle reproductif. Avec le recours au feutre, matière dense composée de fibres animales et issue d’une technique millénaire, la plasticienne établit un lien avec la part animale et opère un retour aux origines du textile, en des volumes ductiles réalisés sans coutures. Des organismes hybrides et charnels, affables et ludiques, parfois troublants ou angoissants. Replètes et nourricières, les figures blanches contrastent avec les ovoïdes rouges percés d’orifices mystérieux, pleins de vide ou féconds d’étranges tubercules. Organismes issus d’une forme primordiale ou excroissances autofécondées aiment à fomenter des invasions textiles. Ailleurs, une certaine cruauté émane de corps blancs désunis, tranchés net au moyen d’un couteau acéré, révélant leur émouvante sève rouge, tandis que d’indociles antiformes noires jouent avec l’ombre et la lumière.

Au sein de ce corpus organique, coloré et tactile, les dentelles d’Elodie Antoine semblent composer un univers distinct, en noir et blanc, davantage figuratif et structuré, où la tactilité se voit contrariée par la bidimensionnalité et la fragilité du matériau. Des prouesses graphiques, savamment élaborées au moyen d’une technique féminine traditionnelle, ancienne de plusieurs siècles, où les aiguilles cèdent la place à d’autres outils à caractère phallique : les fuseaux. Fruit d’un patient apprentissage, le maniement expert de ces instruments (fonctionnant par paires et servant à la fois de bobines et de contrepoids), permet de subtiles compositions de fils entrecroisés et entrelacés. Si Elodie Antoine confectionne ses dentelles avec minutie et dextérité, dans un certain respect des normes, elle se moque bien de laisser des parties imprécises ou de déprofiter (gaspiller le fil dans le jargon des dentellières), puisque tous ses ouvrages demeurent délibérément inachevés sur un amas de fils excédentaires. La masculinité des sujets représentés est tout aussi atypique car, même si elle fut d’abord l’apanage des hommes, la dentelle est indissociable de la gent féminine, dans son exécution comme dans son usage. Sa fragilité et sa délicatesse correspondent à de présupposés caractères (physiques ou psychiques) féminins. Ses diverses applications coïncident à autant de stéréotypes. Pure et blanche, la dentelle pare la jeune fille nubile d’une aura sacrée. Arachnéenne, elle dévoile le corps en des effets de transparence sensuels. Pudique, elle couvre le mobilier et se confine à l’univers domestique. Mais les dentelles hors-normes d’Elodie Antoine n’ont pas la fibre vertueuse, enjôleuse ou casanière. Plus noires que l’anthracite, elles évoquent un monde dénué de présence humaine, animale ou végétale, en des paysages industriels désertés. De solitaires vestiges de civilisation s’y détachent sur fonds immaculés : pylônes électriques, clôtures grillagées, grues, ponts ou cheminées de centrales nucléaires. Autant de symboles d’ingéniosité humaine, mais aussi d’activités souvent inhérentes à l’épuisement des ressources naturelles ou à la pollution. Autant de signes d’expansion constructive ou communicative, mais aussi de puissance démesurée ou coercitive. Conçus dans un but utilitaire, sans souci esthétique, ces emblèmes de notre ère offrent à la plasticienne un fabuleux terrain de jeux formels et de détournements métonymiques. Beau comme la rencontre fortuite d’une monumentale sculpture d’acier anonyme et d’une délicate composition de fils entrecroisés. Une association imprévue qui révèle leur étonnante nature commune d’ouvrages d’art (issus de grandes aventures industrielles) et qui souligne leur analogie formelle de structures épurées et ajourées, savamment tramées. Subtiles alchimies d’ombre et de lumière, de plein et de vide, les dentelles d’Elodie Antoine se jouent des oppositions binaires : rigidité et souplesse, noir et blanc, intérieur et extérieur, masculin et féminin s’y unissent pour former une réalité autre. Grues et pylônes sont transposés de leur univers massif et expansif dans l’antre domestique à l’aide de fils fragiles et de gestes dociles. Ces formes viriles contrastent avec les cheminées, corps ouverts aux lignes galbées et à la taille cintrée, semblables à d’élégants corsets grillagés. Sous-vêtement spécifiquement féminin, le corset est un condensé d’ambiguïté : outil de séduction par la sublimation du corps, il est aussi un instrument normatif et coercitif destiné à figer l’apparence de la femme en objet esthétique, par l’entrave de ses mouvements et par la condamnation de ses chairs à la contention. Travaux d’aiguilles et vêtements féminins ont beaucoup à dire sur les coutumes contraignantes infligées à la femme au cours des siècles, afin de contenir sa nature profonde. Transposée en fumées-chevelures enchanteresses et rebelles, l’essence féminine s’échappe des cheminées-cages et transgresse des épingles d’interdit. Traces de l’inachèvement volontaire de l’ouvrage, ces lignes spontanées et ondoyantes sont comme des forces agissantes, libératrices des durcissements stériles, de l'extériorité dispersante, des formes limitatives et comprimantes. Dans les pylônes, grues ou ponts, leur positionnement impossible (à la base des ouvrages d’art) semble procéder d’une opération de défaufilage, comme pour en découdre avec le réel. Teintées d’une sublime poésie libertaire, ces volutes anarchiques n’esquissent aucun parcours prédéfini, mais portent en elles d’autres promesses, plus harmonieuses. Une conciliation des contraires et un affranchissement des stéréotypes. Quand la féminité est ce qui dépasse le formel, le fini et l'extérieur, pour tendre à l’indétermination, à l’illimitation et au mystère...

Sandra Caltagirone, Octobre 2009

 

 
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